La fameuse invasion des ours en Sicile

« Il faudrait que chaque film ait un style différent pour développer l’imaginaire des enfants, parce que comme ça l’enfant il s’enrichit. »

Lorenzo Mattoti
Interview de promotion pour Pathé Films

La fameuse invasion des ours en Sicile

C’est un histoire qui commençait déjà bien sur le papier : un livre de Dino Buzzati un des auteurs de mon enfance, le génie de dessin de Lorenzo Mattoti dont le travail graphique m’influence énormément et la musique René Aubry un de mes compositeurs préférés.

J’attendais avec impatience et appréhension la sortie du film, partagé entre la hâte de découvrir cette oeuvre et la crainte qu’elle soit décevante avec tant d’attentes. En sortant de la salle la première fois que je l’ai vu, je n’étais pas déçu. Au contraire, non seulement j’avais vu un film qui m’avait plu mais j’avais surtout vu un film important pour le cinéma d’animation.

Je dois l’avouer ces dernières années il est rare qu’un long-métrage d’animation me surprenne par sa mise en scène et son imagerie. On peut trouver pleins d’explications à cela, les budgets des long-métrages européens sont globalement en baisse (même si le nombres de films produit lui augmente), le numérique lisse beaucoup le rendu des différentes productions et d’une manière générale quand il faut faire des économies, c’est souvent les mêmes solutions de mise en scène qui sont adoptées : des cadres moyens, beaucoup de séquences de dialogues où les enjeux sont portés par le texte, une animation limitée. Alors évidemment il y a des exceptions, La jeune fille sans mains, ou plus récemment Villeneuve sont des films qui ont poussé assez loin la réflexion sur comment répondre autrement formellement à une économie restreinte sur un long-métrage, mais ils restent bien minoritaires.

Du côté des plus grosses productions, on ne peut malheureusement que constater un lissage des rendus visuels : du design à la mise en scène, l’animation 3D qui pourtant ouvre un champs des possibles fantastique, est cantonné à une mise en scène de sitcom, entrecoupées de scènes d’actions au mouvements de caméra improbables, parce qu’il faut bien qu’on utilise cette troisième dimension à un moment. Là encore des exceptions existent, mais globalement ce n’est pas la folie. Même l’animation de marionnette temps à se rapprocher de cet esthétique dans les productions du studio Laïka au point que l’on ne sait plus très bien si ça a été tourné ou modélisé par ordinateur. Bref, dans les films à plus gros budgets, la surprise visuelle est encore plus rare.

La fameuse invasion des ours en Sicile vient bousculer cela. Aux manettes du long-métrage, un illustrateur talentueux, mais qui fait fit des contraintes de mise en scène  de l’animation pour se permettre entre autre des truck-in dans des décors 2D, des séquences de foules avec plus d’une cinquantaines de personnages à l’écran sur plusieurs plans, des fantômes animés par l’équipe des effets spéciaux et non par des animateurs de personnages. Le spectacle est grandiose, la proposition inédite et le tout emporté par la musique de René Aubry, il n’en fallait pas plus pour me faire sautiller d’excitation sur mon siège.

La beauté des espaces

La première chose qui marque visuellement quand on entre dans le film c’est l’immensité et la somptuosité des décors. Là encore la chose est rare en animation, mais le réalisateur laisse respirer le paysage, l’espace, fait des plans pour montrer la nature, où l’on peut se perdre du regards dans les montagnes. Cette invitation à observer elle se sent dans le choix des cadres très larges, qui ne surprennent pas quand on connaît le travail de l’illustrateur, mais qui au regard des derniers films d’animations sorti se démarque encore une fois. Il ne s’agit pas de quelques plans pour montrer que les personnages sont perdus dans la nature, non c’est un choix radical de mise en scène : les décors époustouflant de nature de la première partie contraste avec ceux de la deuxième partie en ville où les cadrages se font plus serrés, plus étouffants, comme enfermant les ours. Les plans larges contrastent également avec les gros plans de dialogue, qui pour le coup sont très serrés. Là encore la mise en scène se met au service de l’histoire qu’elle veut raconter : des plans larges pour une épopée grandiose au sein de laquelle il y a une histoire plus intime de famille.


Un questionnement sur le dessin

La qualité d’illustrateur de Mattoti ne brille pas que dans les décors, mais aussi dans certains choix originaux de dessin. Le plus frappant à mon sens est le choix de dessin des fantômes, qui se confondent avec des nuages. Cela peut paraître anodin, mais encore une fois dans le paysage du cinéma d’animation actuel où la tendance oscille de façon de plus en plus binaire entre les designs cartoon et le réalisme avec des personnages au proportions humaines, les propositions visuelles de Mattoti sont toutes empreintes de poésie, et vont puiser dans une culture de l’image qui est plus proches de l’illustration que du monde de l’animation, où la déformation ne verse pas dans le grotesque, mais accompagne plutôt le caractère de chaque personnage, leur donnant une essence par leur simple dessin.


Le plaisir du mouvement

On pourrait penser au regard de ce qui vient d’être dit que les qualités du films résident beaucoup dans le travail d’image fixe dans lequel Mattoti excelle de part son expérience d’illustrateur. Mais ce serait négliger que le film est empreint d’un véritable plaisir du mouvement.

Du mouvement de caméra d’abord, avec des choix ambitieux pour des décors en 2 dimensions, un truck-in avant très long, on sent la volonté de Mattoti de non seulement bien composer ses cadres mais aussi à ce que la transition entre ceux-ci soient le plus fluide possible, nous embarquant dans l’aventure et ne coupant pas l’émotion du spectateur. Ce désir de fluidité est appuyé par moment par quelques métamorphoses discrètes, mais qui utilisent les possibilités de l’image animée afin de conserver l’énergie de chaque séquence. Un exemple marquant est l’enlèvement de Tonio, où après qu’il dévale la rivière suivit par la caméra, celle-ci se referme sur son visage puis dézoomme tandis que le visage se transforme en sac tiré par deux hommes.

Le mouvement des personnages utilise également toute la palette du cinéma d’animation pour servir le récit, appuyant le dessin de chaque personnage pour lui donner encore plus de caractère sans pour autant manquer de subtilité. Je le mentionnais plus haut, l’animation des fantômes a été confié à l’équipe en charge de l’animation des effets spéciaux, leur donnant cette façon de se mouvoir si singulière.

Enfin les mouvements de foules. La chose est rare en animation et pour cause, elle est une véritable gageure technique. Mais le pari est réussi les foules sont vivantes, grouillantes et participent à la sensation d’épopée fantastique qui porte le film.

Un plaisir d’enfant

Pour terminer j’ai retrouvé en voyant et revoyant ce film un véritable plaisir d’enfant, dans cette histoire fabuleuse, portée par son humour poétique. Tous les choix tendent en ce sens, la scène de la grande bataille en étant le point d’orgue : le choix du montage alterné avec des séquences de cirque permet de donner le rythme d’une bataille sans pour autant entamer l’aspect festif et joyeux qui entoure tout le film. Le tout est encore une fois porté par une musique bondissante qui monopolise mes écouteurs depuis plusieurs jours qu’elle est en ligne.

Allez voir La fameuse invasion des ours en Sicile en salle c’est un film important pour l’animation, un vrai plaisir pour les yeux et les oreilles, et si vous vous laissez porter vous pourrez retrouver un peu de ce plaisir des films d’aventures qui faisaient monter la joie dans votre poitrine quand vous étiez enfant.


La bande son du film :

Not be scared

« Not be scared old bird to wake and see I’m dreaming … »

La nouvelle est arrivée en fin de journée ce vendredi. Tout au long du week-end, des amis m’ont écrit pour me la transmettre alors que j’aurais voulu l’ignorer. Rosto est parti. Et laisse comme un trou en moi. Il était je pense mon réalisateur de films d’animation préféré, ou en tous cas celui qui m’a le plus bousculé et aidé à tenir dans mon travail. Par ses films et par les mots qui les accompagnaient, il a été une source d’inspiration, d’énergie, de force pour continuer. Les mots et images qui vont suivre n’auront jamais la force d’exprimer combien je lui suis reconnaissant d’avoir simplement existé et créé, mais j’espère au moins qu’ils m’aideront à surmonter la peine.

« Don’t be scared. This is my work. Deal with nasty illusions. »

Ma première rencontre avec le travail de Rosto a été puissante. J’arrivais à la fin de ma première année d’étude en cinéma d’animation au DMA de l’ESAAT, qui se concluait entre autre par mon premier festival d’Annecy. Première séance. Dans le noir de la salle des Haras, résonnait alors une musique qui encore maintenant me provoque des frissons : des cuivres accompagnés de guitares électriques soutenues par des percussions, la caméra plongeant vers une ville étrange, se dirigeant sur une fontaine macabre qui sera la porte d’entrée vers un monde encore plus obscur. Lonely Bones. L’impression pendant quinze minutes d’être projeté dans un cauchemar qui me happe, m’enveloppe, me fascine et me révulse.

Depuis tout petit je vis avec une boule de noirceur en moi. C’est un fait, j’ai longtemps cherché des explications à cela et depuis peu de temps j’ai appris à l’accepter. Je pense à la mort, à des corps mutilés, à des monstres, à des spectres dès que je suis seul. Le dessin a très vite été pour moi un outil pour extérioriser cela. Et depuis que je suis en mesure de le faire je cherche les œuvres qui font résonner ces parties de moi, pour me rassurer, me rappeler que je ne suis pas seul à avoir ces pensées. À l’époque où j’ai vu Lonely Bones, je n’avais encore jamais été confronté à une œuvre aussi marquante, et je n’étais encore pas du tout à l’aise avec cette partie de moi-même que je tentais d’enfouir, de dissimuler. Rencontrer ce film a été une expérience libératrice, comme une autorisation à laisser cette noirceur exister et s’exprimer.

Plus tard j’ai eu la chance (grâce à Alexis, je ne l’en remercierais jamais assez) d’interviewer Rosto pour le site Zewebanim, à l’occasion d’une rétrospective de son travail à la fête de l’animation de Lille. Il m’avait alors parlé de la genèse de Lonely Bones, comment après l’aventure folle et exigeante qu’avait été la création du Monstre de Nix, après avoir raconté cette histoire pour son fils, il avait accumulé « this big ball of black » qui avait donné naissance à l’intrigue torturée de Lonely Bones, de la nécessité de la faire sortir, d’un bloc, sans nécessairement faire le tri. Ce film reste encore aujourd’hui pour moi son film le plus marquant, car le plus spontané, le plus cru. Il a réussi à faire admirablement ce que qui est pour moi la raison d’être du cinéma, et même de toute forme d’art : connecter deux subconscients.

« It’s all in here »

Après Lonely Bones, j’ai englouti ses films précédents. Je savais que le film faisait partie d’un ensemble plus vaste, dont Jona Tomberry reste à mon sens la clé de voûte qui nous fait comprendre les enjeux de ce monde. Cette phase d’exploration a été très étrange, et je comprends les nombreuses personnes de mon entourage qui restent hermétiques à cet univers, tant il est dense et répond à des codes uniques dont seul l’auteur semble avoir la clé. Je dois avouer que si j’avais une certaine fascination à voir ce monde fonctionner en répondant à une logique que je ne comprenais pas, une partie de moi a aussi été irritée par ce sentiment d’être perdu, sans le moindre repère.
Il me manquait une pièce au puzzle de ses œuvres. Et cela m’est difficile à dire alors qu’il nous a quitté, mais je pense qu’on ne peut comprendre pleinement ses films sans rencontrer Rosto, ou du moins l’écouter en parler (il existe plusieurs documentaires, et interviews de lui en ligne).
Lors de l’interview que j’évoquais plus tôt, Rosto me disait que quand il créait (que ce soit de la musique, des films, des écrits), c’est comme si il partait en voyage dans son subconscient. Que de ces voyages avaient émergé les espaces qui peuplent son graphic novel, Mind my Gap. Lui-même ne comprenait pas exactement tout ce qu’il s’y passait, même si, comme il l’expliquait, des symboles peuvent être rapprochés de symboles que nous connaissons : des éléments qui relèvent du registre de la croyance, des représentations du monde, des archétypes de personnages. 
Cette rencontre, la seule que j’aie eue avec lui, ne m’a pas vraiment donné les clés pour comprendre, mais m’a plutôt autorisé à ne pas tout comprendre. Elle m’a permis de me replonger dans ses films comme dans un espace extrait de son imagination, mais qui permettait aussi à celle du spectateur de se projeter, de se libérer. 
Depuis, j’ai revu cet espace dans bien des films, pas seulement ceux de Rosto. Mais il me semble bien que c’est lui qui m’a invité le premier à chérir ces espaces de liberté en tant que spectateur, et à être vigilant d’en laisser en tant que réalisateur.

« I’m a swallow in a ridiculous scale, i’m a freaking swallow, a swallow in this stupid tale. »

À si peu de temps d’intervalle, je ne peux m’empêcher de rapprocher la disparition de Rosto de celle d’une autre grande figure qui nous a quitté : Tomi Ungerer. Si je me permets le rapprochement, c’est que de ces deux hommes m’ont rappelé une chose importante : il faut faire peur aux enfants. J’ai évidemment découvert le Monstre de Nix à l’âge adulte, mais j’ai la sensation qu’il m’aurait fasciné enfant, ne serait-ce que par les points communs qu’il a avec les œuvres qui ont marqués ma jeunesse : Brisby et le secret de Nimh, les albums d’Ungerer et de Claude Ponti, L’Histoire sans fin, tant de récits qui ne sont pas tendres avec leurs jeunes spectateurs.
Si j’évoque ici cela, c’est qu’une intervention de Rosto en conférence m’avait marqué à propos du Monstre de Nix. Il disait que le seul moment où les enfants sortaient de la salle en pleurant était le moment où Willy entre dans la forêt de nuit, une scène où il ne se passe pourtant rien de particulièrement effrayant. Il faisait remarquer à quel point il était étrange que le seul moment qui effraie les enfants soit une construction venue d’un archétype de scène que l’on retrouve dans les récits jeunesses, alors que lui-même convenait qu’il y avait bien plus dérangeant dans le film (à commencer par ce corbeau à l’oeil percé et dont les pattes sont des mains humaines).
Si un jour je trouve le courage de m’attaquer à une œuvre jeunesse, il est sûr que je garderais dans un coin de l’esprit cette anecdote qui nous pousse surtout à reconsidérer en permanence ce qui est ou n’est pas pour les enfants.

« Everything is different, but nothing has changed … »

Comme je l’évoquais plus tôt, je sais que les films de Rosto ne font pas l’unanimité : ils sont souvent clivants. C’est pourquoi je me suis un moment demandé si ce qui me plaisait dedans n’était que du registre de l’affect.
En regardant plus attentivement ses films, j’avais alors décelé ce qui parlait aussi au réalisateur de film d’animation que je suis. Pour baliser un peu le terrain il faut que j’explique mon rapport à l’animation. Je suis de ceux qui recherchent les spécificités de l’animation comme technique. Pour moi, il faut que son intervention ait un sens dans les films. Je suis particulièrement sensible à ce que peut faire l’animation que la prise de vue continue ne peut pas faire. Pour donner un exemple, le film qui m’a donné envie de faire de l’animation est Skhizein de Jérémy Clapin, un film qui n’a de sens qu’en animation.
Les films de Rosto interrogent tous pour moi deux choses extrêmement liées au cinéma d’animation : l’espace et le temps.
Jona Tomberry nous bouscule en milieu de film en retournant l’espace, en jouant sur des dimensions spatiales différentes, mais qui interagissent, comme des imbrications de rêves (et ce, bien avant Inception et avec beaucoup plus de subtilité) ; les couloirs de No place like home jouent avec le temps en recréant artificiellement l’effet de rémanence qui nous permet de voir du mouvement dans une suite d’image fixes ; la porte du même film qui tourne sur elle-même permet une ellipse qui ne peut exister que grâce au truchement de l’animation ; les effets de ralentis dans Splintertime, couplés à cette absence de gravité étrange qui attire ces personnages au plafond de cette sphère dans laquelle ils sont enfermés ; toutes ces trouvailles me font non seulement adorer le cinéma de Rosto, mais aussi le considérer comme une formidable boîte à outil de réalisation, ses films fourmillent d’idées que je n’ai pas le souvenir d’avoir vu ailleurs.
À la sortie de Reruns, beaucoup de journalistes ont pu dire que ce dernier film était son plus réussi, notamment parce que son film le plus accessible. Je pense surtout que Reruns synthétise et formalise aussi dans son récit le rapport si particulier que Rosto entretient au temps et à l’espace, donnant d’autant plus de force à un film qui, encore plus après sa disparition, résonne comme un testament.

« Please don’t feel it with your brain, feel it with your guts. »

C’est la phrase par laquelle Rosto avait introduit le programme de la Tetralogie à Annecy en juin dernier. Et je tenais à finir ce texte par cette phrase, car comme je l’ai écrit plus tôt, je suis certain qu’il ne rendra jamais justice à ses films : son cinéma est un cinéma qui se vit, et non un cinéma qui se réfléchit. C’est la plus grande leçon que j’ai pu retenir des rares échanges et projections où je l’ai rencontré. Voyez les films de Rosto et vivez-les avec vos tripes. Il me manquera terriblement et je voulais avec ces quelques mots lui dire un dernier mais sincère merci pour tout, pour ses films comme pour ce qu’il a transmis.

Bon voyage Rosto.

Antoine Bieber
10 mars 2019
Publié à l’origine sur le site Zewebanim

Remerciements : Alexis Hunot et Iris Hanatani